Catégorie Philosophie

Le thème de la méditation a fait et fait encore couler beaucoup d’encre. Il est possible de méditer dans différentes écoles, selon différents courants. J’ai choisi de m’appuyer sur une interprétation de la méditation proposée par Jiddu Krisnamurti (1), afin de développer quelques réflexions sur ce vaste sujet.

Selon J. Krisnamurti « méditer, c’est être conscient de chaque pensée et de chaque sentiment, sans jamais dire que c’est juste ou faux, mais simplement l’observer et bouger avec. En observant, vous commencez à comprendre tout le mouvement de la pensée et du sentiment. Et de cette conscience naît le silence. » (« Le livre de la méditation et de la vie », éditions le Livre de Poche, page 25). Ainsi, J. Krisnamurti nous invite à observer nos pensées et nos sentiments et à « bouger avec ». Il ne nous propose pas d’analyser, mais d’observer sans juger, sans émettre d’idées par rapport à ce que nous observons, en l’occurrence, nos pensées et nos sentiments. En jugeant, il n’est pas possible d’entrer en contact avec ce qui est. En jugeant, notre mental colore la réalité de ce que nous sommes vraiment.

L’observation neutre, sans projection mentale est loin d’être évidente et vous l’avez certainement remarqué. Si on vous présente une nouvelle personne, voyez comment votre mental se met en mouvement. Des idées sur la personne s’imposent à vous, basées sur la manière dont elle se déplace, parle, s’habille. Des questions se bousculent : quel est son métier? Quel âge a-t-elle ? Est-elle mariée ? etc. L’observation sans projection permet de comprendre véritablement l’objet support. Selon J. Krisnamurti, s’observer de manière neutre est la seule manière de comprendre vraiment notre fonctionnement, le mouvement de nos pensées et sentiments.

Méditer, c’est donc changer notre mode de relation à nous-même, c’est passer d’un état inconscient à un état de conscience. Méditer, c’est un moyen de ne plus vivre en pilotage automatique, de sortir de nos conditionnements, ces fameux saṃskāra dont nous parle le Yoga et qui nous engluent dans des actions qui ne sont que des réactions. Combien de fois ne vous êtes-vous pas dit : « pourquoi ai-je encore agi de cette manière ? Pourquoi ai-je encore répété ce fonctionnement alors que je pensais en « être sorti » ? Tout simplement parce que nos actions sont quasiment toujours basées sur du connu. Notre mental, dans sa grande efficacité, va chercher dans ses agrégats la manière d’agir. Ce mode de fonctionnement est très pratique quand il s’agit de conduire une voiture : pas besoin de penser à appuyer sur l’embrayage pour passer une vitesse. Une fois que cet acte est mémorisé, notre système prend en charge le passage de vitesse sans que l’on ait besoin de s’en préoccuper. Nous pouvons ainsi conduire tout en continuant à parler ou en écoutant de la musique. Mais quand l’action demande du neuf, de l’adaptation, agir de manière automatique peux poser souci. La méditation est un moyen de comprendre nos saṃskāra, d’être conscient de qui nous sommes vraiment. La méditation nous offre la possibilité de sortir du connu.

Dans sa définition de la méditation, J. Krisnamurti parle du silence qui naît de la conscience. Ce silence, le moment où le mental se tait, nous renvoie à la définition du Yoga que donne Pataňjali dans le 2ème aphorisme du chapitre 1 des Yoga sūtra « Yogaścittavṛittinirodhaḥ » : « Le yoga est la suspension des activités du mental » (Philippe Geenens, Les Yoga sūtra de Pataňjali, éditions Agamat). Méditer, c’est changer le fonctionnement du mental, c’est modifier la structure du mental. Ces modifications sont présentées dans les aphorismes III 9 à III 15 des Yoga sūtra.

La grande question est de savoir comment arriver à cet état de conscience où le silence se fait ? Nous avons bien conscience que, sans effort, il ne va pas être possible d’arriver à cet état de calme intérieur, car notre mental est bien difficile à apprivoiser, Arjuna l’exprime clairement dans le texte de la Bhagavad Gītā : « Ce yoga que tu enseignes, ô Kriṣna, je vois mal comment il pourrait prendre racine en nous, compte tenu de notre instabilité naturelle. C’est que notre esprit est changeant, impérieux, violent, obstiné. Je le crois aussi difficile à maîtriser que le vent » (La Bhagavad-Gītā, traductions d’Emile Senart, éditions Points, collection Sagesses, chant 6, versets 33 et 34). Il s’agit d’arriver dans un endroit où il n’y a pas d’effort. Mais, pour y arriver, il faut se mettre en route. Donc… faire un effort.

Décider de se mettre en route… C’est tapaḥ, l’ardeur décrite dans le 1er sūtra du chapitre 2 des Yoga sūtra. Cette ardeur est nécessaire dans l’ensemble de la démarche yogique. Méditer se décide. Vouloir transformer son mental se décide. C’est ce que nous dit Ramana Maharshi (2) : « La conscience sans effort et sans choix est notre véritable nature, mais on ne peut y parvenir sans effort. L’effort de la méditation délibérée. Cette méditation peut prendre la forme qui vous plaît le plus. Voyez ce qui vous aide à écarter toutes les autres pensées et adoptez-le pour votre méditation. Tout le monde dit de rester calme ou immobile, mais ce n’est pas facile. C’est pourquoi tout effort est nécessaire. » (« Je suis celui qui est », éditions Accarias l’Originel, page 38)

Nous retrouvons ici la même idée que dans le sutra I 39 (« Nous y arrivons (à la sérénité psychique) en méditant sur notre objet de prédilection », Jean Bouchart d’Orval, « Patanjali et les yogas sûtras », éditions le Relié Poche) : celle de poser notre regard intérieur sur un objet qui nous convient, de méditer selon ses affinités intimes. J’aime cette notion de choix dans le chemin. Même si le chemin est accompagné par un professeur, une personne de référence, il nous appartient d’en choisir la forme. Ainsi, selon les périodes de ma vie, j’ai été amenée à expérimenter différentes formes de méditation. En posture, en mouvement, dans des assises immobiles plus ou moins longues, en groupe, seule, selon différentes approches laïques, spirituelles ou religieuses.

Quel que soit le chemin choisi, il est parfois difficile de se mettre en chemin avec application et persévérance. Car « dans la méditation, nous sommes sur le chemin de la découverte de notre véritable identité – et c’est à cette invitation que nous répondons quand nous méditons – il nous faut vivre l’expérience radicale de la pauvreté personnelle dans un abandon ferme et résolu. Ce que nous abandonnons, ce à quoi nous mourons, ce n’est pas le moi ou le mental, mais plutôt cette image du moi que nous avons identifiée, à tort, à ce que nous sommes vraiment » (John Main, « Le chant du silence – L’art de méditer » éditions Mediaspaul). Intégrer la méditation dans sa vie, c’est arriver à ne plus s’identifier à l’image que nous avons de nous. C’est arriver à toucher du doigt notre véritable identité.

Laurence Freeman (3) écrit (site de la World Community for Christian Meditation) : « Chacun d’entre nous a besoin chaque jour d’un moment de calme, de silence, d’intériorité, de contemplation ». Un moment de contemplation chaque jour. L’idée de l’action quotidienne me paraît essentielle. Au fil de mes observations, je me rends compte combien cette affirmation est juste. Je pense même que, plus nos vies sont remplies, plus il nous est nécessaire de nous arrêter. Cette pause, même si elle est difficile à caler dans nos existences archi remplies doit se mettre en place de manière quotidienne pour notre survie. Un espace pour « contempler ». Je suis persuadée que chacun d’entre nous doit s’arrêter quelques instants chaque jour. Pour prendre de temps de regarder, d’observer. « Parce que c’est ce dont les êtres humains ont besoin, tout comme nous avons besoin de nourriture, d’air, de nutriments, d’amour, d’amitié, de famille et de bien d’autres choses encore. Nous devons aussi respecter et approfondir cette part de contemplation en nous. La méditation nous aide à atteindre le cœur même de notre humanité. Lorsque nous méditons, nous n’essayons pas d’être un ange ni de vivre une sorte d’expérience surhumaine, nous sommes simplement qui nous sommes dans l’instant présent. Et cela suffit. Si chacun d’entre nous pouvait savoir qui il est, ici et maintenant, à cet instant, nos vies seraient transformées. Nous serions animés d’une énergie dépassant tout ce que nous pouvons imaginer. Être pleinement humain, c’est le but de la vie. Et nous avons besoin dans notre vie, en raison de la nature de notre humanité, d’une dimension contemplative qui soit pleinement épanouie » (Laurence Freeman, idem)

 

(1) Jiddu Krishnamurti (1895-1986) était un penseur de grande envergure, intransigeant et inclassable, dont les causeries et les écrits ne relevaient d’aucune religion spécifique, n’appartenaient ni à l’Orient ni à l’Occident, mais s’adressaient au monde entier. Toute sa vie, Krishnamurti attira un large public, mais sans revendiquer la moindre autorité ni accepter aucun disciple, s’adressant toujours à ses auditeurs de personne à personne. A la base de son enseignement était la conviction que les mutations fondamentales de la société ne peuvent aboutir qu’au prix d’une transformation de la conscience individuelle.

(2) Ramana Maharshi (1879 – 1950) était un jnâna-yogin et guru indien de l’Advaita Vedānta, Son enseignement, dans la tradition de la non-dualité, est essentiellement centré sur la notion du Soi et la question « Qui suis-je ? ». Il est considéré comme l’un des plus grands sages de l’Inde traditionnelle.

(3) Laurence Freeman (né le 17 juillet 1951) est un prêtre catholique et un moine bénédictin de l’abbaye de Turvey en Angleterre, un monastère de l’ordre du Mont-Olivet. Il est le directeur de la World Community for Christian Meditation